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Les amoureux des tabacs britanniques saucés (et de leurs parents plus éclectiques Lakeland) constatent souvent durement qu'ils font partie d'une minorité. De vénérables mais peu rentables marques cessent d'être produites à un taux inquiétant, laissant les fumeurs avec leurs pipes parfumées d'une senteur unique, sans plus rien d'approprié à mettre dedans. En Europe, certains observateurs prédisent que les règles imposées par l'union européenne pourraient dans l'avenir réduire encore la diversité de ces tabacs. Vous pouvez prendre le contre-pied de ces mesures en fabriquant vos propres mélanges saucés.

Ne vous êtes-vous jamais demandé quels composants constituaient votre tabac saucé favori ? Grâce à ces messieurs de Bruxelles, vous pourriez le savoir assez tôt. Ou bien jamais. L'union européenne veut apparemment que les producteurs de tabacs analysent le contenu de tous leurs mélanges, et l'inscrivent sur les boites vendues. Censément, le coût de ces essais en laboratoire pourrait être prohibitif pour quelques petits blenders, et les plus pessimistes prédisent de fait la fin des mélanges les moins connus.
Même sans l'action de ces gouvernements, les tabacs saucés disparaissent régulièrement, ou sont évincés des listes des importateurs. En effet, il est maintenant difficile d'obtenir des tabacs comme le St Bruno dans beaucoup de régions du monde et d'autres mélanges, comme le Condor, ne sont plus qu'une rumeur pour la plupart des fumeurs en Europe continentale ou aux Etats-Unis. Néanmoins, le succès relatif des marques Lake District, Samuel Gawith et Gawith et Hoggarth démontre qu'il y a toujours une place pour les tabacs saucés Britanniques. Les fumeurs allemands et américains les commandent par la poste, comparant leurs tabacs actuels et les livraisons passées. Un européen m'a dit une fois que sa vie ne serait " qu'un puits sans fond " si le RB Plug (NdT : un mélange Samuel Gawith) disparaissait du marché.
Le temps nous dira quels mélanges seront encore disponibles dans dix ans. Mais les vrais irréductibles font rarement confiance au destin. N'aimeriez vous pas savoir si la production de votre tabac saucé favoris ne sera jamais arrêtée ? Mieux encore, que les seuls changements effectués seront des améliorations ? Alors, il est sûrement temps de faire vos propres tabacs saucés. Ce projet prendra tout votre temps, la facture d'électricité grimpera, augmentant de manière significative le prix du tabac… et apportera quelques perspectives fascinantes. Si vous persévérez, vous pourriez aisément obtenir le "mélange de vos rêves ".
Je devrais m'empresser d'ajouter que je n'avais pratiquement aucune idée à propos des tabacs saucés avant mes récentes expériences. Mon projet est basé sur ma petite expérience de vieux fumeur, et le fruit de recherches sur Internet et ailleurs. Les méthodes que j'ai déterrées et conçues pourraient désespérément tenir de l'amateurisme, être superflues ou même fausses (quoi que cela signifie). D'ailleurs, je ne puis garantir que les composants que j'ai employé sont sans danger, ou agréables pour touts les fumeurs. Donc, suivez moi à vos risques et périls et de votre propre initiative - et arrêtez, s'il vous plait, de me suivre si vous le jugez bon. Après tout, il y aurait peu de satisfaction à réaliser le " mélange parfait " de quelqu'un d'autre. Les recettes données ici sont prévues pour être des invitations à l'improvisation, et la reproduction point par point est quelque chose que je ne recommanderais pas même à des débutants. Dès qu'un composant ne vous convient pas, supprimez-le et trouvez autre chose. Faites votre mélange par rapport à vos goûts, pas les miens.
Ceci dit, je vous engage à ne pas rejeter les ingrédients spontanément, sans même les avoir senti ou considérés. Même des substances apparemment dominantes telles que l'essence de réglisse et le sucre vanillé ne feront pas ce que vous pouvez craindre, si vous les employez en petite quantité. Rappelez-vous que nous les employons pour créer un nouveau parfum, ne leur permettant pas de s'imposer. J'aurai plus à dire à ce sujet plus tard.

Un problème de mots

Qu'est-ce exactement qu'un mélange saucé ? Nous pensons tous le savoir quand nous en goûtons un, mais nous avons pourtant du mal à trouver une bonne définition qualifiant ce type de mélanges. Personnellement, je fume principalement des mélanges Virginia / Périque ou Latakia, mais bien que je ne touche jamais un tabac danois ou (un plus mauvais) hollandais, j'aime savourer deux ou trois pipes par jour, plus légèrement aromatisées. Je considère le style britannique de l'aromatisation comme étant apparenté à l'utilisation des épices en cuisine, tandis que les mauvais composés aromatiques me rappellent les desserts en conserve saturés en crème chimique. Cette dernière technique produit un mélange assez générique au goût trop prononcé, tandis que la première se distingue des autres, comme si un grand cuisinier signait ses menus. Les mélanges aromatisés ont d'ailleurs été créés pour cela, étant reconnaissables et fidélisant le client.
De nombreuses personnes ont suggéré tel ingrédient ou tel autre comme dénominateur commun des mélanges saucés, mais les producteurs semblent en désaccord avec ceci. Ils affirment que certains arômes sont plus largement répandus que d'autres, mais qu'aucun n'est indispensable pour qualifier un tabac d'authentique saucé. Ils professent plutôt que le style d'aromatisation (floral, agrumes…) est une réminiscence des parfums utilisés dans le mélange. Ils précisent également que les tabacs saucés sont habituellement composés de mélanges à forte teneur en Virginia, par opposition aux mélanges à base de Burley, utilisé par les producteurs Danois. Cependant, ce n'est pas une règle stricte. Le Burley est également employé dans certains tabacs britanniques traditionnels, bien que jouant très rarement un rôle prédominant.
En plus, l'intensité de l'assaisonnement et la force du tabac utilisé jouent un rôle important, sans doute de manière décisive. Presque tous les mélanges saucés revendiquent une forte prédominance du tabac, qui souvent a été compressé à un moment donné. L'arôme est habituellement utilisé avec parcimonie pour laisser la saveur du tabac intacte, agissant comme un catalyseur, plutôt qu'occupant un rôle prédominant. Au fumage, il est perceptible comme une légère touche, et non comme un nuage saturé en arôme - un peu comme l'odeur d'un savon. Quelques minutes après vous être lavé les mains, vous pouvez sentir la douce odeur du savon sur votre peau, sans que cette fragrance soit aussi dominante qu'un authentique parfum, se mélangeant rapidement avec les odeurs d'autres produits que vos mains ont touché (comme de la nourriture par exemple).
Naturellement, la légèreté de l'aromatisation est relative. Puisque le tabac est souvent très fort, la quantité ou l'intensité de l'arôme réellement appliqué peut être tout à fait substantielle - ce qui explique les effets croisés que vous pouvez obtenir après avoir fumé des mélanges tels que le St Bruno et le Condor.

Quelques bases

Garder tout ceci à l'esprit et rechercher des composants naturels avec lesquels créer vos propres arômes, dans le jardin, la pharmacie, les magasins bio ou les boutiques de spiritueux, sera tout ce dont vous aurez besoin. Mais le plus important est le tabac que nous utiliserons comme base pour nos mélanges. En supposant que nous travaillerons avec un tabac commercial, nous en voulons un qui soit le plus naturel possible. Il devra avoir une haute teneur en Virginia et ne pas être trop rare pour pouvoir être remplaçable le cas échéant. Si la production de ce tabac venait à être interrompue, nous voulons pouvoir continuer nos mélanges sans que cela nous pose de problèmes.
Selon la force de l'aromatisation, cela peut vouloir dire plusieurs choses. Par exemple, l'escudo (Dunhill Deluxe Navy Rolls) a un goût que les autres mélanges n'auront jamais. Mais à un niveau aromatique, il perd quelques une de ses caractéristiques propres. Votre serviteur l'a mélangé avec du Latakia, et parfumé avec du chocolat et du rhum (ce n'est pas un vrai mélange saucé, mais la recette est incluse ci-après de toute façon). Si ce tabac venait à disparaître, la liste des tabacs pouvant lui être substitué s'étendrait du Orlik's Golden Sliced au Rattray's Marlin Flake, même si le mélange originel ne contient pas de Périque. Oui, naturellement vous pourriez observer une grande différence, mais le caractère initial du mélange aromatisé perdurerait. Ici, une variable importante est le " poids " relatif d'un tabac dans le produit final. En prenant une métaphore musicale l'Escudo, en ajoutant du cacao et du latakia en quantités appropriées, fait partie d'un chœur, il n'est plus soliste. Un arôme plus léger ajouté à une pure base d'Escudo constituerait un état de fait différent.
Un aspect très significatif que l'auteur a découvert est la similitude entre la création d'un liquide aromatique et la préparation d'une sauce culinaire. Comme en cuisine, ne vous attendez pas à ce que chaque ingrédient se révèle individuellement. Ajouter un peu de brandy à un ragoût ne créé pas une sauce saturée en alcool. Au lieu de cela, vous aurez un catalyseur, une certaine force qui pourra vous faire distinguer d'autres saveurs. De même, quelques arômes apparemment dominants comme l'essence de réglisse et le sucre vanillé ne masquent pas les autres saveurs si ils sont utilisés en petite quantité. Plutôt, ils améliorent le corps du mélange, qui s'étend du corsé au léger, du doux à l'acide. Beaucoup de substances que nous pourrions utiliser ici fonctionnent dans ce sens, orientant le résultat final dans une certaine direction, plutôt que disperser tous les composants individuellement.
La vodka est ma seconde plus importante découverte. Avec 40% de volume d'alcool, elle contient plus de la moitié de son volume en eau. Elle extraira aussi bien des saveurs solubles à l'eau qu'à l'alcool depuis un corps végétal. C'est donc une excellente base, n'ayant aucune saveur ou odeur significative propre. Vous pouvez la remplacer par d'autres spiritueux tels que le rhum, si vous cherchez un goût particulier de boisson alcoolisée; mais pour la neutralité, la vodka est presque imbattable. Cela dit, l'alcool lui-même a un arôme distinct, qui pourra interférer dans la perception de vos essais aromatiques. Rappelez-vous que cette odeur disparaîtra quand l'alcool sera évaporé.
Ce qui nous amène à une autre observation que nous remarquerons grandement quand le mélange sera mis au banc d'essai. Le composé que nous mélangeons sentira vraiment autre chose une fois ajouté au tabac. Selon la force de votre concoction, vous découvrirez probablement que le tabac lui-même fournit au moins la moitié du parfum du produit fini. Ainsi, si vous employez les recettes données ici comme point de départ pour vos propres expériences, il peut être utile d'examiner vos résultats sur de petites quantités de tabac bon marché, avant de vous ruiner en achetant des tabacs de bonne qualité. Un séchage à l'air chaud peut être employé pour accélérer ces tests, si vous n'êtes pas très patient.

Le saucé irlandais

Venons-en finalement à ma première recette. Tout d'abord, je vais vous expliquer le pourquoi de cette recette. Pendant plus de vingt ans, j'ai fumé du Gold Block chaque jour, jusqu'à ce que ce mélange deviennent indisponible où que ce soit dans le monde (selon ma propre expérience, du moins). Je l'ai alors remplacé par du Dan Tobacco's Bulldog Golden Flake, un saucé citronné, que j'ai trouvé plutôt délicieux, mais légèrement trop chargé. Mon nouveau " saucé irlandais " rassemble des éléments des deux mélanges, mais est bien plus modérément aromatisé que le Bulldog. Il ne me pousse pas à saturation comme des mélanges plus intensément aromatisés le font après quelques jours. Il est plus épicé est plus fruité que mon vieux Gold Block, mais devient suffisamment familier et agréable après seulement 100g.
Pour simuler un peu le goût du Gold Block, j'ajoute 6 gouttes d'extrait d'amande amère à 100ml de vodka (40% vol). Prenez garde, l'extrait d'amande amère est un composant très fort, et la quantité importe beaucoup. Pour obtenir la juste quantité dans vos propres mélanges, vous devriez ajouter cet ingrédient en dernier lors de vos expériences.
Maintenant, quelques arômes floraux et acides : 2 cuillers à café d'arôme de rose (celui employé pour les bonbons) plus 1 cuiller à café de sucre vanillé, afin de soutenir l'arôme de rose. Ajoutez aussi l'écorce d'un citron vert et d'une demie orange, coupés très finement. Maintenant, trouvez de l'arôme de citron, de préférence naturel, et ajoutez la quantité recommandée pour 1500g de pâte à cake. En ce qui concerne les épices, ajoutez 3 pincées de gingembre en poudre et une de coriandre, en poudre également. J'ajoute aussi une petite feuille de menthe fraîche et 15 petites feuilles de lavande du jardin, finement hachées.
Pour plus de douceur: 1 cuiller à café de noix de coco rapée, 2 cuillers à soupe de rhum (40% vol), et une cuiller à soupe d'extrait de réglisse. Pour finir, délayez une demie cuiller à café de miel dans 20ml d'eau distillée, et ajoutez aussi ceci à la préparation de vodka.
Je laisse tout ceci reposer pendant seulement 15 heures, car j'ai appris que laisser reposer cette préparation plus longtemps fait ressortir les éléments acides (trop pour moi, mais c'est quelque chose à essayer, si vous aimez). Puis je filtre et stocke ceci dans une petite bouteille achetée en pharmacie. L'odeur rappelle plutôt la lotion après-rasage à ce jour, bien que légèrement plus douce.
Pour la base de tabac, j'ai choisi le Peterson's Irish Oak pour son mélange Virginia / Périque caractéristique, mais aussi parce qu'il contient du Burley, qui permet de bien absorber et restituer les saveurs. J'en prend 100g et l'arrose avec seulement 20ml de préparation. Cette dernière peut être ajoutée de différents façons, mais pour moi, la manière la plus simple est de verser le liquide dans un récipient plat, d'ajouter le tabac et de mélanger énergiquement et complètement. Le tabac, qui est vendu assez humide, prendra l'apparence d'un terreau de jardin (sans être imbibé).
Le mariage des saveurs peut être considérablement augmenté par un peu de chaleur et de pression, aussi je bourre les 100g de tabac dans une boite à tabac de 50g et enveloppe ceci généreusement avec de la bande adhésive (NdT : attention, du scotch simple peut fondre à la chaleur, employez plutôt de la bande adhésive renforcée de tissu). Je sécurise aussi la boite avec un serre-joint, avant de la passer pendant huit heures à 60°C au four à chaleur tournante.
Quand la boite a refroidi, j'aère le tabac en le mettant dans un bol, en détachant les morceaux jusqu'à ce qu'il soit assez sec pour être fumé, le remuant de temps en temps. Cela peut prendre quelques heures, voire plus, ceci dépendant de l'humidité ambiante. Il parait sensé de " taper " le tabac un peu trop humide, et de le placer dans une petite boite en fer, où il pourra sécher un peu avant d'être fumé.
Le résultat est un tabac que je peux fumer souvent, copieusement. Certaines personnes ont décrit ce mélange comme un tabac au style anglais très typique, et je peux comprendre ce qu'ils veulent dire : bien qu'il soit caractéristique de tout ce que je recherche dans un mélange saucé, et qu'il n'en existe pas un comme celui-ci sur le marché, il vise la discrétion, plutôt qu'une individualité " tape à l'oeil ". Aussi, si vous cherchez quelque chose de vraiment différent, allez-y…

Rhum - chocolat

Ceci n'est complètement pas un tabac saucé, bien qu'il s'apparente à un mélange Lakeland typique. Le piper allemand Cornélius Manz m'avait donné un peu de Bob's Choc pour essayer, et j'en avais été vraiment impressionné, bien qu'en même temps un peu déçu. L'idée m'a fantastiquement frappé, mais la quantité de Latakia utilisée me paraissait, semble-t-il, trop discrète. J'avais lu que l'inclusion du Latakia dans ce tabac rendait son caractère unique, mais j'en attendais plus. Après avoir reçu quelques commentaires encourageants sur mon mélange saucé irlandais, et gagnant donc un peu en suffisance, je décidais de rectifier les choses.
Tout d'abord, j'ai déballé 75g d'Escudo, auquel j'ai rajouté 25g d'Holly Discovery, un flake oriental extrêmement fort produit par DTM en Allemagne. Mélangé à cela, une " sauce " comprenant 50ml de rhum (40% vol), 2 bonnes cuillers à café de vrai cacao, une demie cuiller à café de sucre vanillé, une cuiller à café de miel, une cuiller à café d'extrait de réglisse, et une d'arôme de rose. Ajoutez aussi deux gouttes d'extrait d'amande amère.
Ceci produit une quantité de tabac assez humide, qui devra être séchée pendant deux heures. Mettez ensuite le tout dans une boite à tabac de 50g (j'ai utilisé celle du Holly), fermez-la hermétiquement et emballez-la avec de la bande adhésive. Serrez la boite avec un serre-joint, avant de la passer pendant trois heures à 60°C au four à chaleur tournante.
Un fois la boite froide, détachez le tabac humide, et laissez sécher dans un récipient peu profond, mélangeant et détachant de nouveau le tabac fréquemment. Faire baisser le taux d'humidité du tabac jusqu'à ce qu'il soit fumable peut prendre quelques heures. Une fois séché, vous pourrez alors percevoir de légères senteurs de chocolat et de rhum, délicatement adoucies et parfumées par les autres ingrédients. Avec le Latakia, vous avez un fumage ressemblant à une sorte de dessert " viril " - s'accordant bien avec le vin rouge, les spiritueux ou le café, plutôt qu'avec la bière. Cela me rappelle Noël, bien que je le fumerai probablement tout au long de l'année.

Martin Farrent